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Image par Petra de Pixabay

La dentition du cheval est l’une des structures anatomiques les plus complexes et les plus utiles à connaître pour tout praticien, éleveur ou passionné du monde équin. Longtemps considérée comme un simple outil permettant de déterminer l’âge de l’animal, elle est en réalité un véritable référentiel biologique qui renseigne sur la santé, l’alimentation, l’environnement et l’histoire de l’individu.

Contrairement à de nombreux mammifères, le cheval possède des dents dites hypsodontes, c’est-à-dire à couronne très haute. Ces dents ne cessent de faire éruption tout au long de la vie de l’animal, compensant ainsi l’usure progressive due au broutage. Cette particularité permet à l’observateur expérimenté d’estimer l’âge d’un cheval avec une précision raisonnable en examinant simplement la forme, la surface et l’inclinaison de ses dents.

Cet article dédié à la dentition du cheval se propose d’explorer en profondeur l’anatomie dentaire du cheval, son développement au fil du temps, les mécanismes d’usure, les pathologies fréquentes et les soins vétérinaires spécifiques à cette espèce. Il s’adresse aussi bien aux étudiants en médecine vétérinaire qu’aux cavaliers et propriétaires soucieux de comprendre les besoins de leur monture.

2. Anatomie générale de la bouche du cheval

2.1. Structure de la mâchoire

La mâchoire du cheval, également appelée arcade dentaire, comprend une mâchoire supérieure (maxillaire) et une mâchoire inférieure (mandibule). L’arcade supérieure est légèrement plus large que l’arcade inférieure, ce qui implique un mouvement de mâchoire latéral lors de la mastication, appelé anisognathie. Ce mouvement est fondamental pour comprendre les phénomènes d’usure inégale des dents.

La bouche du cheval peut être divisée en trois zones distinctes : la zone des incisives à l’avant, la zone des barres au centre (espace édenté où repose le mors), et la zone des prémolaires et molaires à l’arrière. Cette disposition est caractéristique des herbivores à grande taille.

2.2. Formule dentaire

La formule dentaire décrit le nombre et le type de dents présentes dans chaque demi-mâchoire. Chez le cheval adulte, elle se présente de la façon suivante :

Type de dentMâchoire sup. (demi)Mâchoire inf. (demi)Total
Incisives3312
Canines (mâle)114
Canines (femelle)0–10–10–2
Prémolaires3–4312–16
Molaires3312
Total (mâle)40–42
Total (femelle)36–40

On remarque que les femelles possèdent rarement des canines développées, et lorsqu’elles en ont, elles restent généralement peu marquées. Par ailleurs, certains chevaux présentent des « dents de loup » (vestige de la première prémolaire), qui peuvent interférer avec le mors et nécessitent souvent une extraction.

3. Les différents types de dents

3.1. Les incisives

Les incisives sont au nombre de douze et se situent à l’avant de la bouche. Elles sont réparties en trois paires par arcade : les pinces (les deux dents centrales), les mitoyennes (les dents intermédiaires) et les coins (les dents les plus latérales). Leur fonction principale est de saisir et couper l’herbe lors du broutage.

La surface d’usure des incisives, appelée « table », est l’élément clé pour l’estimation de l’âge. Sur cette table se trouve une dépression, l’« infundibulum » ou « coupe », dont la forme, la taille et la couleur évoluent avec l’âge. Elle passe progressivement d’une forme ovale chez le jeune cheval à une forme ronde, puis triangulaire chez l’animal âgé.

La forme générale de la table suit une évolution prédictible : ovale jusqu’à environ 9 ans, ronde entre 9 et 12 ans, triangulaire après 15 ans. Cette progression reflidèlement l’usure de la couronne dentaire.

3.2. Les canines

Les canines, appelées « crochets » chez le cheval, apparaissent généralement entre 4 et 5 ans chez le mâle. Situées dans l’espace des barres, elles n’ont pas de fonction masticatoire. Elles sont vestigiales à l’origine et témoignent de l’évolution de l’espèce.

Leur présence ou absence, leur taille et leur usure permettent également d’apporter des informations sur le sexe et l’âge de l’animal. Les crochets des étalons sont généralement plus développés que ceux des hongres. Chez la jument, ils sont soit absents, soit présents sous forme rudimentaire.

3.3. Les dents de loup

Les dents de loup sont des prémolaires vestigiales (PM1), présentes chez environ 70 % des chevaux. Elles émergent juste en avant de la rangée des prémolaires principales, dans la région des barres. Bien que généralement indolores quand elles ne sont pas en contact avec le mors, elles peuvent causer des problèmes de comportement sous la selle lorsqu’elles interfèrent avec l’embouchure.

L’extraction préventive des dents de loup est couramment pratiquée lors de la dentition de contrôle autour de l’âge de 2 à 3 ans, avant la mise en formation du jeune cheval. Cette opération est simple, rapide et généralement réalisée sous sédation légère.

3.4. Les prémolaires et molaires (« molettes »)

Les prémolaires et molaires constituent l’ensemble des dents jugàles, appelées communemément « molettes ». Il y en a généralement six par demi-mâchoire (trois prémolaires et trois molaires), soit vingt-quatre au total. Leur rôle est décisif dans la mastication : elles broient les aliments grâce à une surface occlusale ridgée (en relief), idéale pour écraser les fibres végétales.

Le mouvement latéral de la mâchoire, combiné à l’anisognathie, crée un phénomène d’usure inégale : les bords extérieurs des molaires supérieures et intérieurs des molaires inférieures ne sont pas érodés de la même façon. Cela peut engendrer des érons, c’est-à-dire des pointes dentaires très aigües, qui blessent les joues et la langue si elles ne sont pas régulièrement rédulées par le vétérinaire.

4. Dentition de lait et dentition permanente du cheval

4.1. Les dents de lait (déciduales)

Comme chez la plupart des mammifères, le cheval dispose de deux générations de dents. Les dents de lait, appelées dents déciduales ou caduques, sont plus petites, plus blanches et présentent un col plus marqué que les dents permanentes. Un poulain naît avec ses pinces de lait déjà éruptées ou à paraître dans les premiers jours de vie.

Les dents de lait couvrent les incisives et les trois premières prémolaires. Elles sont remplacées progressivement par les dents permanentes entre 2 et 5 ans. Le remplacement ne se fait pas nécessairement sans difficultés : certains chevaux présentent des retards d’éruption, des rétentions de dents de lait (« chapeaux »), voire des maldentitions qui nécessitent une intervention vétérinaire.

4.2. Chronologie de l’éruption dentaire

La chronologie de l’éruption des dents permanentes est bien établie et sert de base à l’estimation de l’âge :

Âge approximatifÉvénement dentaire
Naissance à 8 joursEruption des pinces de lait (I1)
4 à 6 semainesEruption des mitoyennes de lait (I2)
6 à 9 moisEruption des coins de lait (I3)
2 ans ½Remplacement des pinces (I1 permanentes)
3 ans ½Remplacement des mitoyennes (I2 permanentes)
4 à 5 ansApparition des canines (mâles)
4 ans ½Remplacement des coins (I3 permanentes)
5 ansToutes les incisives permanentes en place
2 à 3 ansRemplacement PM2 et PM3
3 à 4 ansRemplacement PM4

Ces âges sont donnés à titre indicatif : des variations individuelles, raciales et alimentaires peuvent modifier cette chronologie. Un cheval élevé en pâture avec de l’herbe dure s’usera différemment d’un cheval nourri au foin tendre.

5. L’estimation de l’âge par les dents

5.1. Principes généraux de la dentition du cheval pour estimer l’âge

L’étude des dents pour estimer l’âge, appelée odontologie équin, repose sur plusieurs critères observables à l’oeil nu ou à l’aide d’un simple éclairage. Ces critères sont principalement liés à l’usure progressive des incisives, qui se modifient de manière prédictible à mesure que les couronnes s’érodent.

Il est important de souligner que cette méthode reste approximative au-delà de 7 ans. L’alimentation, l’environnement, les soins dentaires et les facteurs génétiques influencent considérablement le rythme d’usure. Un vétérinaire expérimenté peut estimer l’âge avec une précision de ± 1 an chez un cheval jeune, et de ± 2 à 5 ans chez un cheval âgé.

5.2. L’infundibulum (la « coupe »)

L’infundibulum est une dépression visible au centre de la table des incisives. Chez le jeune cheval, cette coupe est profonde, pleine d’émail foncé et bien marquée. Avec l’âge et l’usure, elle se réduit progressivement jusqu’à ne plus être visible. Sa disparition progressive est un indicateur important.

5.3. L’étoile dentaire

L’étoile dentaire est une tache jaunâtre ou brunâtre qui apparaît en avant de l’infundibulum à partir d’environ 8 ans. Elle correspond à la dentine secondaire déposée au fil du temps par la pulpe dentaire. Son apparition signale que la dent est très usée et que la pulpe commence à être proche de la surface occlusale.

5.4. Le sillon de Galvayne

Le sillon de Galvayne est une rainure longitudinale brune ou jaune qui apparaît sur la face vestibulaire (extérieure) du coin supérieur (I3) vers l’âge de 10 ans. Sa progression est bien codée :

  • Vers 10 ans : apparaît à la gencive
  • Vers 15 ans : descend à mi-hauteur de la dent
  • Vers 20 ans : atteint le bord libre
  • Vers 25 ans : remonte et disparaît progressivement du bord
  • Vers 30 ans : n’est plus visible

Ce sillon est l’un des repères les plus fiables pour estimer l’âge d’un cheval âgé. Il doit toutefois être interprété en combinaison avec d’autres indices car sa visibilité peut varier.

5.5. L’angle facial

L’angle formé par les incisives, appelé angle facial ou angle d’inclinaison, évolue avec l’âge. Chez un jeune cheval, les incisives sont quasiment perpendiculaires à l’horizontale. Chez un cheval âgé, elles s’inclinent de plus en plus vers l’avant (prognathe), donnant un profil de « bêc ». Plus l’angle est prononcé, plus le cheval est généralement âgé. C’est un critère visible à distance, sans manipulation de la bouche.

6. Pathologies dentaires du cheval

6.1. Les érons dentaires

Les érons sont des pointes aigües qui se forment sur les bords des molettes en raison de l’usure inégale. Ils blessent les muqueuses jugales et la langue, provoquant de la douleur, une perte de poids, des difficultés à mâcher, un refus du mors ou des problèmes de comportement à l’équitation. Le très souvent, le cheval ne présente pas de symptômes évidents et les érons ne sont détectés qu’à l’examen dentaire annuel.

6.2. Les étapes (marches)

Lorsqu’une molette adverse est absente (perte d’une dent, extraction, ou anomalie), la dent opposée ne s’use plus normalement et pousse excessivement, créant une « marche » ou « étape ». Ces désordres occluraux compromettent gravement la mastication et nécessitent un équilibrage régulier des arcades.

6.3. L’ondulation dentaire dans la dentition du cheval

L’ondulation se caractérise par une alternance de dents hautes et de dents basses sur une arcade. Elle peut résulter de soins irréguliers, d’une alimentation inadaptée ou d’une prédisposition individuelle. L’ondulation réduit l’efficacité masticatoire et favorise les problèmes digestifs (coliques, mauvaise absorption des nutriments).

6.4. Les problèmes de diastema dans la dentition du cheval

Le diastema est un espace anormal entre deux dents adjacentes. Il favorise l’accumulation de résidus alimentaires et le développement de bactéries, pouvant conduire à une parodontite équine. Cette inflammation des tissus périodontaux est douloureuse et peut être à l’origine de pertes de poids inexplicables ou de réticences au travail.

6.5. La maladie périodontale

La maladie périodontale est l’une des affections dentaires les plus fréquentes chez le cheval âgé. Elle se traduit par une inflammation des structures de soutien de la dent (géncive, ligament, os alvéolaire), pouvant aboutir à la perte de la dent. La prévention passe par des visites dentaires régulières et une alimentation fourragière adaptée.

6.6. Les fractures dentaires

Les fractures peuvent toucher aussi bien les incisives que les molettes. Elles résultent d’un traumatisme (coup, chute), d’une faiblesse structurelle de la dent ou d’une tentative de broyer un aliment dur (noyau, pierre). Une fracture peut exposer la pulpe dentaire, provoquant une infection potentiellement grave nécessitant une extraction ou un traitement endodontique.

7. Les soins dentaires du cheval

7.1. La visite dentaire annuelle

Il est recommandé de faire réaliser un examen dentaire complet par un vétérinaire ou un dentiste équin au moins une fois par an, et deux fois par an pour les chevaux de moins de 5 ans (pendant la période de remplacement des dents) ou pour les chevaux de plus de 15 ans (plus exposés aux maladies parodontales et aux pertes de dents). Ce bilan comprend l’examen visuel et tactile de toutes les dents, la détection des érons, étapes et diastemas, et l’équilibrage des arcades si nécessaire.

7.2. La râpe dentaire (équilibrage)

L’équilibrage dentaire consiste à limer les pointes et irrégularités de l’arcade à l’aide d’une râpe manuelle ou d’un outil motorisé. Cette procédure, réalisée sous sédation légère pour le confort de l’animal, vise à restaurer une occlusion équilibrée. Elle ne doit être réalisée que par un vétérinaire qualifié ou un technicien dentaire agréé.

7.3. L’extraction dentaire

Certaines dents doivent être extraites : les dents de loup gênantes, les dents fracturées, les dents retenues ou les dents envahies par une infection. L’extraction est toujours réalisée sous sédation, parfois sous anesthésie générale pour des dents profondes. Elle peut être simple (dents mobiles) ou chirurgicale (résection des tissus environnants nécessaire).

7.4. Alimentation et prévention

Une alimentation adaptée joue un rôle préventif essentiel. L’accès à des fourrages longs (foin, herbe) favorise un mouvement de mâchoire naturel et une usure régulière des molettes. À l’inverse, une alimentation trop riche en céréales ou en aliments concentrés (mâchés rapidement) réduit le temps de mastication et favorise les déséquilibres.

  • Privilégier le foin de qualité comme base alimentaire
  • Éviter les aliments durs ou abrasifs non physiologiques
  • Assurer un accès constant à de l’eau propre
  • Surveiller tout changement de comportement lors des repas

8. Différences entre races et individus

La structure dentaire, le rythme d’usure et la prévalence des pathologies varient selon la race, la taille et les conditions d’élevage. Les chevaux de trait, grâce à leur taille et leurs mâchoires plus larges, présentent généralement une meilleure occlusion que les races miniatures ou les poneys. Ces derniers sont plus sujets aux entassements dentaires et aux malocclusions en raison de la taille réduite de leur mâchoire.

Les races à tête étroite, comme certains arabes purs, peuvent présenter des anomalies géométriques de l’arcade liées à la morphologie du crâne. De même, les chevaux domestiques dont l’alimentation est très contrastée entre été (pâture) et hiver (foin, concentrés) montrent davantage d’irrégularités que les chevaux semi-sauvages à régime constant.

9. Conclusion à propos de la dentition du cheval

La dentition du cheval est un véritable livre ouvert sur la vie de l’animal. Elle témoigne de son âge, de ses habitudes alimentaires, de ses conditions d’élevage et de l’attention qui lui a été portée. Une bonne connaissance de l’anatomie dentaire équine permet non seulement de mieux cerner les besoins de chaque individu, mais aussi de détecter précocement des problèmes susceptibles d’affecter le bien-être et les performances du cheval.

Dans un contexte où le bien-être animal occupe une place croissante dans la pratique équestre et vétérinaire, la dentisterie équine s’est considérablement développée. De nouvelles techniques d’imagerie, d’endoscopie buccale et d’interventions mini-invasives permettent aujourd’hui de traiter des pathologies qui, il y a encore vingt ans, étaient souvent négligées. Cet essor est une chance pour les chevaux, dont la longevéité et la qualité de vie dépendent en grande partie d’une bouche en bonne santé.

En définitive, prendre soin de la dentition de son cheval, c’est investir dans sa santé globale, son confort et ses performances à long terme. Que l’on soit propriétaire, cavalier, soigneur ou vétérinaire, la maîtrise de ces notions fondamentales est indispensable à une prise en charge éclairée et bienveillante du cheval.